Article sur les familles recomposées de Cécile Deffontaine, journaliste à l'OBS qui m'a interrogée





Comment vit-on ensemble à l'ère des foyers recomposés ? Une question de plus en plus partagée, et particulièrement cruciale en cette période de fêtes familiales.

Comment vit-on ensemble à l'ère des foyers

Ca commence par une romance. Le cœur qui bat la chamade, des promesses d'avenir. Il a déjà des enfants ? Qu'importe ! Tant qu'on s'aime… On additionnera. Les siens plus les miens, ça formera une jolie "famille recomposée", comme on dit. C'est de plus en plus banal, et la tendance n'est pas près de s'inverser. Il y a déjà 720.000 familles de ce type en France. Un enfant sur dix vit sous un "toit melting- pot" : soit avec un parent et un beau-parent ; soit avec ses deux parents mais avec aussi des demi-frères et sœurs d'une union précédente (1). Dans cette affaire, les seuls à se choisir sont les deux amoureux. Les autres ? Ils vont devoir apprendre à se connaître, s'aimer dans le meilleur des cas, se détester ou juste "faire avec" jusqu'à ce qu'une nouvelle rupture, un nouveau départ…

"Recomposer", c'est s'adapter tout le temps, s'accommoder toujours, apprivoiser de nouveaux visages, ouvrir son espace et son intimité à des occupants qui ne seront peut-être que temporaires, jongler avec les vacances et droits de garde, négocier le virage des fêtes de fin d'année, bref, comme le résume Bénédicte (2), 42 ans, qui vit avec son fils, sa fille, le père de sa fille et, à tiers-temps, la fille de ce dernier :

C'est un de ces bordels !"

Ces couples qui recomposent traverseront souvent la houle : dans un remariage, le taux de divorce monte à 65% quand l'un des époux a des enfants d'une précédente union. Et il grimpe même à 70% si les deux font vivre leurs enfants sous le même toit (3) ! En cas de nouvelle séparation, c'est toute une famille qui, encore, éclate et s'éparpille, avec de nouvelles constellations. Rigolo à raconter dans les magazines féminins. Plus complexe dans la réalité.

# "Sur le formulaire, j'ai écrit : petit frère éloigné"

Les places, dans les familles, vont rarement de soi. C'est encore plus vrai dans celles où les arbres généalogiques se transforment en forêts. Les nids laissés vides sont occupés par celui qui veut bien ou peut s'y poser. La famille recomposée de Jeanne, 13 ans, est un puzzle aux allures de planisphère : un père, une mère et une sœur à Paris, un ex-beau-père mais "vrai papa" à Madagascar, avec le petit frère… qui n'en est pas un.

Ma maman s'est séparée de François quand j'avais 10 ans, mais j'ai vécu avec lui pendant huit ans et c'est le papa de ma petite sœur. A chaque vacances, je pars avec elle pour le retrouver. Il a eu un petit garçon avec une autre dame. Pour moi, c'est mon frère. Je le vois sur Skype. Quand j'y vais, je le berce, je lui donne le biberon. Sur le formulaire de l'école, j'ai écrit que j'avais une sœur et 'un petit frère éloigné'. Ma maman a dit à ma prof que ce n'était pas mon frère. Je n'étais pas contente."

Il faut trouver la bonne distance, inventer de nouveaux surnoms pour des grands-parents toujours plus nombreux, choisir d'adopter le/la "demi"-frère/sœur ou pas, le beau-parent ou pas.

Souvent, les liens d'affection prennent le pas sur ceux du sang. "Des trois grands-pères effectifs de mes enfants, le 'vrai', c'est mon beau-père, qui vit depuis vingt-cinq ans avec ma mère : c'est lui qu'ils appellent 'papy'", explique Bénédicte.

(Caroline Cutaia/Hans Lucas pour "l'Obs")

# "C'est le comportement du père qui est central"

"Dans une famille traditionnelle, la mère est souvent la personne centrale. Dans les familles recomposées, c'est l'homme qui l'est, décrypte Marie-Ange Zorroche, coach parentale. La distance qu'il met avec son ex-femme est capitale : certains lui laissent tout décider de l'emploi du temps des enfants."

Il y a ces pères qui, inquiets de perdre l'amour de leurs enfants, font tout tourner autour de ces derniers. On en a vu lovés dans le canapé avec leur progéniture, reléguant leur nouvelle amoureuse sur une chaise à côté. On en voit d'autres essayer simplement de reproduire le schéma d'avant. La coach poursuit :

Souvent, le père ne se positionne pas comme éducateur. Il a été mal habitué par son ex, qui était toute-puissante avec les enfants. Alors il redonne ce rôle à sa nouvelle compagne, qui craque."

Et ça se finit de plus en plus dans le bureau d'un psy, ou d'un coach : "Un monsieur est venu me consulter avec sa compagne parce qu'elle vivait mal son rôle de belle-mère. A la fin de la séance, c'est lui, et non elle, que j'ai invité à revenir", raconte le psychiatre Christophe Fauré.

# "Je ne voulais pas que cette nana prenne ma place de mère"

La mère des enfants, gardienne du passé, n'est pas toujours - souvent - prête à laisser sa place. Sophie, 53 ans, reconnaît :

Je ne voulais pas que cette nana me remplace. Depuis quatre ans que nous sommes séparés, nous faisons encore Noël avec mon ex, ses parents, ma mère, nos trois enfants. Nous sommes tous présents. A part sa compagne..."

"Prêter" ses enfants n'a rien d'une évidence. Chloé, 44 ans, s'est fait plaquer alors qu'elle attendait son fils. Elle s'indigne :

On ne parle jamais de la souffrance d'une mère : devoir confier son bébé à une inconnue qu'elle n'a pas choisie. Mais c'est ton bébé, tu l'as mis au monde, c'est intime !  Avec son père, on s'est arrangé pour qu'il vienne voir son fils chez moi."

# "La fille de ma belle-mère me faisait du chantage"

Manque d'espace, pas les moyens de laisser une pièce vide, ou pas l'envie. L'enfant du "week-end sur deux" doit souvent se contenter de peu face aux enfants de la "garde à plein temps", présents toute la semaine, chez eux. "J'étais obligée de partager le lit de la fille de ma belle-mère, qui avait à peu près mon âge, se souvient Agnès. Alors, elle me faisait du chantage : 'Si tu ne joues pas à ça, tu dormiras par terre !' Je n'osais rien dire à mon père. Mais je n'arrivais pas à trouver ma place dans cette deuxième famille."

Pour Célimène, 35 ans, attachée de presse, le "vol" de sa chambre par sa belle-mère lui est resté en travers de la gorge :

Nous avions une pièce avec ma sœur : un lit pour deux et des jouets, une maison de Barbie, des peluches. Un week-end, on arrive : plus rien. Ni mezzanine, ni jouets. Juste un clic- clac et le piano. Notre chambre était devenue un deuxième petit salon, totalement impersonnel. Sans aucune explication. Les jeux avaient été mis à la cave. C'était très violent."

La chambre, avec son bazar, sa literie, ses odeurs, est un lieu d'intimité qui peut susciter le malaise. Marie, belle-mère depuis peu, supportait mal les deux enfants de son copain. Elle n'ouvrait jamais la porte de leur chambre. C'était une pièce repoussoir, condamnée. Le couple s'est séparé.

(Caroline Cutaia/Hans Lucas pour "l'Obs")

# "Je suis tombée raide dingue du fils de mon beau-père"

C'est un tabou. Etre frère et sœur ne se décrète pas. Alors, quand on balance nos ados travaillés par les hormones dans le même appartement, à se croiser dans la salle de bains… arrive ce qui doit arriver. "Le fils de mon beau-père était tellement beau, j'en suis tombée raide dingue, se souvient Céline, la petite quarantaine aujourd'hui. J'avais 17 ans." Céline et son copain ne vivaient pas sous le même toit. Lui habitait chez sa mère. Mais elle cohabitait au quotidien avec le père de son amoureux.

Petit à petit, mon beau-père est devenu une figure paternelle pour moi. Au bout de trois ans, sortir avec son fils est donc devenu intenable. Je l'ai laissé tomber. Je trouvais ça malsain."

Céline a l'impression d'avoir frôlé l'inceste.

# "Tu voulais juste un amoureux et tu te retrouves au McDo avec ses enfants"

L'un a des enfants, l'autre pas. Quand on n'a soi-même jamais été parent, c'est un chambardement - le mot est faible. Pouponner, sécher des larmes, soigner un bobo, jouer les animateur de colo... "L'homme et la femme n'ont pas eu le temps de créer un couple qu'ils se retrouvent à gérer des sorties d'école", remarque la coach.

"Tu voulais juste un amoureux, et plus tard, peut-être, des enfants. Et voilà que tu te retrouves au McDo le samedi après-midi, au lieu de prendre un café avec une copine", raconte Sonia, la trentaine. Elle ajoute :

Ils ne peuvent pas se rendre compte que toi, tu avais ta vie, avant eux. Tu donnes toujours beaucoup plus que tu ne recevras jamais. C'est très ingrat."

Même quand tout va bien et que des liens se sont tissés brin par brin, le doute subsiste. "Dès qu'il y a des tensions avec ton conjoint, tu sens que ses enfants pourraient t'abandonner en rase campagne", commente Maya, belle-mère de deux grands enfants.

Il faut aussi apprendre à passer en second. "Nous étions en train de faire l'amour quand son téléphone a sonné, raconte Sandra, 35 ans. Dès qu'il a vu que c'était son fils, il a tout arrêté pour décrocher : 'Bonjour mon cœur, comment vas-tu ?' […] Quand il a raccroché, une petite voix me disait : 'Bon, ça va être comme ça maintenant. C'est à prendre ou à laisser.'" (4)

(Caroline Cutaia/Hans Lucas pour "l'Obs")

# "Il transpire sa mère"

Parfois, l'enfant devient impossible à supporter. Il matérialise l'union d'avant, un passé repoussoir. "J'ai l'impression d'avoir deux ex dans le salon !", clame Isabelle, qui vide son sac sur un forum internet. Une belle-mère a raconté à Marie-Ange Zorroche :

En voiture, dès que j'entends une chanson que les enfants, qui sont à l'arrière, aiment, je zappe... J'ai horreur de faire ce que je fais, mais je le fais. C'est honteux, hein ?"

Cécile, 24 ans, auxiliaire vétérinaire, s'est beaucoup occupée de son beau-fils quand il était tout petit. A 6 ans, l'enfant vit désormais chez sa maman, à 500 kilomètres, et les relations se sont beaucoup dégradées. Elle raconte :

Sa mère le monte contre moi. Une fois, au téléphone, il m'a qualifiée de 'polychieuse' auprès de son père, alors qu'elle riait à côté de lui. Maintenant, avant qu'il arrive chez nous, je suis à vif. Pendant les vacances d'été, il a essayé d'étouffer son petit frère avec un oreiller…

Quand je le vois, je vois sa mère. Il a les mêmes tics nerveux, de langage. Il marche comme elle. Il transpire sa mère."

# "Je ne reconnaîtrais pas mon petit frère dans la rue"

Quand papa ou maman se séparent à nouveau du beau-parent, l'édifice patiemment reconstruit s'écroule. Des personnes aimées sortent du paysage, et il faut bien s'y faire. Bénédicte se souvient :

J'avais 11 ans. Je m'étais vraiment attachée à mon beau-père. On est partis en vacances tous ensemble, avec ses deux fils et ma mère. Là, il m'a dit que s'il avait eu une fille, il aurait aimé qu'elle soit comme moi. J'étais tellement heureuse ! Sauf qu'à la fin de ces vacances, ma mère l'a largué. Le coup de massue. Je me suis juré de ne plus m'attacher."

Chloé a, pendant quatre ans, élevé avec affection la fillette de son compagnon. Après la rupture, il y a plus de dix ans, elle n'a pas donné suite à leur relation. "Je ne me sentais pas indispensable auprès d'elle ; elle avait une super maman, se souvient cette ex-belle-mère. J'espère qu'elle n'a pas pensé, petite, que je l'abandonnais."

Louis, la soixantaine, a choisi une tout autre option : il déjeune encore régulièrement avec son ex-beau-fils, alors qu'il s'est séparé de la mère il y a vingt ans : "Je l'ai élevé pendant des années. Ça me semble naturel." Quelquefois, c'est un demi-frère qui s'évapore dans la nature. "Je ne reconnaîtrais pas mon petit frère si je le croisais dans la rue, avoue Bénédicte. Ça s'est fait comme ça - on a vingt ans de différence. Il est un peu comme un cousin éloigné."

(Caroline Cutaia/Hans Lucas pour "l'Obs")

# "Je n'ai pas eu la joie de le rendre père"

Il est là, tout petit. Le nouveau-né réunit la famille telle une crèche à Noël. Nadège se réjouit :

Quand elle a su qu'elle allait avoir une petite sœur, la dernière fille de mon compagnon, qui avait 10 ans, était folle de joie. Elles sont devenues très proches."

Le bébé lie la fratrie en cimentant la recomposition : la simple "belle-mère" passe au statut de "mère de la petite sœur ou du petit frère". A égalité avec l'ex. Un cap. Selon Christophe Fauré :

L'arrivée d'un bébé signe, pour son grand frère ou sa grande sœur, la fin du fantasme de réunification de ses propres parents. Pour les plus jeunes, c'est sécurisant, après les tourments du divorce."

Mais ça ne se fait pas sans quelques sentiments dissonants. "J'ai dû partager cette naissance avec tout ce petit monde, alors que j'aurais rêvé d'un cocon, raconte Estelle, mère d'un petit garçon. Moi, c'était mon premier. Pour lui, le troisième. Je n'ai pas eu la joie de le rendre père."

# "C'est ou tes mômes, ou ta vie de couple"

Jongler avec les emplois du temps… Pierre, cadre parisien, quatre enfants de deux femmes différentes, avait opté pour un mois très organisé : "Un week-end avec les petits, un week-end avec les grands, un week-end à cinq, un week-end 'vie privée'." Une organisation au cordeau qui n'a duré qu'un temps. "Maintenant, les plus âgés sont adultes et ils viennent quand ils veulent." Sans parler de l'espace : "Les uns habitent l'Est parisien, les autres le Nord et moi, le Sud. J'ai connu les 1h10 de métro avec une poussette et un sac à dos énorme. L'arrivée d'Autolib m'a sauvé : je récupérais tout le monde en voiture." Quant au casse-tête des vacances… Explication d'Astrid :

Si tu as l'année paire avec tes enfants et ton compagnon, l'année impaire, tu fais comment ? Impossible de partir tous ensemble ! Alors tu vas avec tes enfants de ton côté, et ton mec, du sien. C'est ou tes mômes ou ta vie de couple. Si ton ex a aussi reconstruit une famille s'y ajoutent les contraintes de leurs propres nouveaux conjoints. Ça devient kafkaïen !"

# "Je n'avais pas un euro de côté, que pouvait-elle construire avec moi ?"

Ça commence par la pension. Pierre raconte :

Ma seconde femme trouvait que je versais une pension alimentaire trop grosse à ma première femme. Ça a contribué à notre séparation."

Ce "recomposé-décomposé" au salaire pourtant confortable a du mal à faire vivre tout son petit monde : "La moitié de mon salaire y passe. Je travaille de nuit exprès, pour toucher des primes. Plus un deuxième petit boulot." Et le manque d'argent, dit-il, bloque toute nouvelle recomposition :

Je n'ai pas un euro de côté. J'ai connu une femme plus jeune, sans enfants. Que pouvait-elle construire avec moi ? Elle a jeté l'éponge."

Et quand les familles recomposées vieillissent, que des décès surviennent ? "Pour 85% des familles recomposées, la succession se passe mal, résume Nathalie Couzigou-Suhas, notaire à Paris. Depuis 2001, la loi accorde un quart des biens au beau-parent survivant, en cas de mariage. Beaucoup d'enfants ont le sentiment qu'on les dépossède." C'est toujours mieux qu'avant, quand on mettait les belles-mères à la porte.

Cécile Deffontaines (Photos : Caroline Cutaia/Hans Lucas pour "l'Obs")

(1) Enquête "Famille et logements", Insee, 2011. [Retour à l'article]

(2) Certains prénoms ont été changés. [Retour à l'article]

(3) Etude de la psychologue E. Mavis Hetherington, New York, 2003, tirée de "Comment t'aimer, toi et tes enfants ?", de Christophe Fauré, Albin Michel, 2014. [Retour à l'article]

(4) Extrait du même ouvrage. [Retour à l'article]